L. S. SENGHOR
ETHIOPIQUES
Epîtres à la Princesse.
Rappelons que ces épîtres, ces lettres, sont dédiées à la grand-mère maternelle de Colette Hubert, la seconde épouse de L. S. Senghor, et qu’elles comportent six séquences, chaque séquence étant signalée par le rappel des instruments qui accompagnent le chant : la kôra, une sorte de harpe à 16 ou 32 cordes, pour les quatre premières, la kôra et le balafong pour la cinquième, et le tam-tam funèbre pour la dernière séquence, " La mort de la Princesse ".
Ces épîtres sont datées de 1953.
L’ensemble constitue une sorte de dialogue entre l’Afrique et l’Europe, entre le Sud et le Nord ; de même que, pour Senghor, l’Afrique est incarnée par une femme, la mythique Reine de Saba, de même l’Europe est représentée par cette Princesse de Belborg, à la fois nom et lieu fictifs pour désigner sa future épouse (c’est en 1957 que L.Senghor épousera C.Hubert).
Séquence 1.
Le paquebot qui emporte le poète en Afrique, après un séjour en France, rend l’éloignement de plus en plus douloureux et le poète attend déjà les prochaines nouvelles de celle qu’il laisse " aux pays du Septentrion " (verset 7).
Au passage, quelques lieux reconnaissables du Calvados (Ouistreham, Danestal) et de l’Europe nordique (" têtes blondes ", " polders paisibles ", versets 7 à 13).
A ces lieux, marqués par l’Hiver, L.Senghor oppose les " quartiers de la Belle Saison " (v.14), et les paysages de l’Afrique avec leur faune et leur végétation.
Mais le poète n’est plus le même ; la découverte de l’Europe lui a donné " goût aux choses de l’Esprit " (v.19) et lui a permis de découvrir en retour que " ce pays à savoir l’Afrique est de l’Esprit " (v.21).
Désormais, le poète est prêt à assumer son destin qui va consister à assurer, dans une sorte de va et vient répété, le lien entre l’Europe et l’Afrique (cf. " On m’a nommé l’Itinérant ", v.27).
Séquence 2.
Cette idée est reprise au début de la seconde séquence (" Ambassadeur du Peuple noir... "). Le poète se désole de ne pas avoir de nouvelles de la Princesse, alors qu’il est de son côté accaparé par des " choses graves " (v.6 à 8).
L’attente se fait douloureuse, chargée d’inquiétude et de doute, comme le signalent les questions répétées (versets 14, 23, 24).
L’absence et le silence renforcent le mystère de la Princesse (" Tu décoches tes énigmes ", v.21) ; face à elle, le poète n’est qu’un " Barbare rutilant de feux de brousse et de tam-tams ! " (v.22).
Séquence 3.
Cette fois il s’agit de la réponse du poète à une lettre reçue (versets 1 à 5).L’épître de la Princesse active le désir du poète de mieux connaître la France et la jeune femme qui s’identifient l’une à l’autre (v.6) et invite à l’union des antagonismes : " mon pays de sel et ton pays de neige chantent à l’unisson " (v.11) ; l’analogie par la blancheur au sein de l’opposition sel/neige souligne la possibilité et la richesse de cette rencontre.
Mais l’harmonie des contraires se heurte à la prudence de la Princesse et à la timidité du poète (v.12).
Suit un long chant de louanges à l’adresse de la Princesse (v.16 à 26) qui a su prêter une oreille attentive aux récits du poète et lui redonner confiance en " annonçant la résurrection de Dyilôr ", v.26 (Dyilôr est un village, fondé par une autre Princesse, guelwar cette fois, où le poète passait autrefois ses vacances. La Princesse d’aujourd’hui contribue par conséquent à redonner vie au passé, elle est elle-même annonce et signe de renouveau.)
Ces qualités font d’elle la médiatrice privilégiée entre l’Europe et l’Afrique, celle qui va permettre de jeter un pont entre les hommes et les cultures :
" Voici l’arc-en-ciel sur l’Hiver comme ton oriflamme.
Tu m’ouvres le visage de mes frères les hommes-blancs " (v.30-31).
Le poète retrouve alors dans les yeux de la jeune femme les couleurs de l’Absente : les " yeux d’or vert qui changent comme la mer sous le soleil ", v. 33, sont le " vert par l’or des savanes " évoqués dans " L’Absente " (v. 39) ; ainsi la Princesse vient combler l’attente du début du recueil.
Séquence 4.
Après un bref séjour en France, Senghor est revenu au Sénégal et se souvient avec nostalgie des moments passés auprès de la Princesse qui incarne pour lui toutes les facettes de la Vie et de la Beauté (versets 5 à 15, et en particulier versets 10 et 11 ). Cette nouvelle absence n’en rend que plus vif le désir d’une vie commune qui serait comme un " Eté sans jour et sans nuit ", " un long jour sans hiatus ni césure " (v.12).
Mais le poète, faisant un effort pour s’arracher à ces souvenirs amoureux, rappelle que son devoir, son " honneur " (v.17 et 27), lui impose d’être près de son peuple ; invoquant " les affaires de l’Etat " (v.17 et suivants), il justifie son départ, tout en soulignant la situation d’écartèlement dans laquelle il se trouve (v.27-28).
La mort de la Princesse.
S’agit-il d’une mort réelle ? sans doute pas, mais plutôt d’une métaphore de l’absence.
Remarquons que le poème fait entendre deux voix principales : celle de la Princesse (v.6 à 18) et celle du poète qui répond à son message (v.23 à 34), sans compter celle qui rapporte les paroles de la Princesse (v.3 à 5 et v.19 à 22) et celle du tam-tam des deux premiers versets.
Le message de la Princesse est une " réponse scellée de son sceau pur " (v.4) . Réponse à quoi ? sinon à la quatrième séquence du poème (voir plus haut) dans laquelle le poète s’était retranché derrière " les affaires de l’Etat " pour justifier son départ : " J’ai bien entendu ton message ", dit-elle (v.6). Réponse de la bergère au berger, sur le même registre et le même ton que celui du poète précédemment :
" Mes devoirs m’ont retenue dans mes terres " (v.8), etc...
Aux alibis du poète, la Princesse oppose la nécessité de faire face à ses tâches, et, finalement, l’annonce de sa mort (" Je n’atteindrai pas le Printemps ",v.14). Mort métaphorique d’une absence qui va se prolonger un certain temps, si le poète veut bien attendre. De la Princesse, pendant ce temps, il ne gardera qu’une image (" Garde l’image de la Princesse de Belborg ",v.18).
Mais un espoir demeure ; l’absence n’est pas définitive, c’est celle du " grain l’hiver dans la mort de la terre " (v.18), et la Princesse de Belborg se transforme en Belle au Bois dormant (v.20 à à 22 ), endormie dans l’attente de son " Prince noir " (v.16) ! La " robe de neige ", robe de future mariée, le " parfum d’oranger ", autre cliché du mariage, en disent long sur l’épilogue prévisible...
Et le poète, que répond-il ? qu’il a bien reçu le message, qu’il s’était trompé en croyant qu’il pourrait s’occuper des affaires africaines loin de la Princesse (" A quoi bon sans toi mes terres orphelines ", v.23) et que, finalement, rien ne pourra être fait sans elle. La répétition de la formule " à quoi bon ", le jeu des interrogations et des exclamations, la double dénégation du verset 30, donnent une force particulière à la prise de conscience qui est en train de s’effectuer.
Senghor a compris la leçon ; il saura attendre le temps qu’il faudra, en gardant présent le souvenir de la Princesse (" Tu fleuriras au jardin de mon cœur ", v. 31). Le thème final de la lumière vient alors éclairer les perspectives futures (v.33).
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