L

L. S. SENGHOR

ETHIOPIQUES

Le rôle des mythes dans Ethiopiques

 

En guise de préambule, on rappellera tout d’abord les différentes acceptions du mot " mythe " :

1. C’est d’abord un récit, une fable, conformément à l’étymologie grecque, qui met en scène des êtres incarnant des forces de la nature ou des aspects de la condition humaine ; ainsi en est-il des mythes d’Orphée, de Prométhée ou de Sisyphe (cf. l’ouvrage de Camus).

2. Par extension, le mot s’applique à la représentation de faits ou de personnages, réels ou fictifs, qui ont été déformés ou amplifiés par l’imagination collective ; c’est en ce sens que l’on parle du mythe de Don Juan ou du mythe napoléonien.

3. Le mot désigne également la représentation idéalisée de l’état de l’humanité dans un passé ou un avenir fictif : le mythe de l’Age d’or, du Paradis perdu...

4. En raison des sens précédents, le mot mythe désigne une pure construction de l’esprit et tend à se charger d’un sens péjoratif : la liberté n’est qu’un mythe, dira-t-on.

A partir de là, le mot désigne toute image simplifiée, souvent illusoire, que des groupes humains se forment d’un individu ou d’un fait quelconque.

(définitions librement inspirées du Dictionnaire Robert).

 

Sans prétendre à un traîtement organisé de la question qui pourrait être très vaste, nous nous contenterons d’indiquer quelques pistes de réflexion :

1. La référence aux mythes prend chez Senghor des formes très diverses :

- tantôt Senghor s’empare de mythes existants, qu’il s’approprie pour donner du poids à sa propre démarche. Il peut s’agir ici de mythes africains transmis par la tradition orale, comme le personnage du Kaya-Magan. Rappelons que Kaya-Magan est le titre donné à un ancien empereur du Mali et signifie " Roi de l’or " ; le Kaya-Magan régnait sans partage aussi bien sur " les blancs du Septentrion " que sur " les nègres du Midi " (p.104). Il incarne la puissance passée de l’Afrique, en même temps que la sagesse politique. Il peut s’agir aussi de mythes bibliques, judéo-chrétiens, comme la création du monde dans le livre de la Genèse (cf. " L’Homme et la Bête " et " A New-York "), le combat mythique du Bien et du Mal (" L’Homme et la Bête ") ou encore la figure mystérieuse et composite de la Reine de Saba

- tantôt, Senghor transforme les traits d’un mythe existant pour l’adapter à des objectifs personnels : c’est le sens du mythe de Chaka, guerrier zoulou cruel et sanguinaire du début du XIXème siècle dont Senghor fait, de manière anachronique, l’emblême de la révolte africaine contre les colons blancs, les " possédants de l’Outre-Mer " ; puis, dans le Chant II, Chaka redécouvre les valeurs qu’ils avait oubliées au profit du seul combat politique : l’amour, l’enfance et, valeur suprême, la Poésie, inséparable du rythme ancestral du tam-tam (" Que du tam-tam surgisse le soleil du monde nouveau ", p.132). Chaka devient alors l’expression mythique des propres contradictions de l’auteur. Ajoutons que les allusions au Christ renforcent la dimension mythique du personnage (cf. versets 4 et7).

- tantôt enfin, L.Senghor crée de toutes pièces ses propres mythes, en particulier celui de la Princesse de Belborg. Cette création, qui constitue la partie centrale d’Ethiopiques, donne une dimension supérieure, hors du commun (c’est le propre de toute création mythique) à la femme aimée, en même temps qu’à la relation amoureuse qui unit la Princesse au poète.

Dans un ordre d’idée différent, il n’est pas abusif, comme certains l’ont fait, de considérer que la référence aux lamantins (" Congo ", p.103, " A New-York ", p.117, et Postface) constitue également un mythe forgé par Senghor pour incarner la nécessité, pour le Poète et pour l’Afrique, de remonter aux origines afin de retrouver leur identité et leur authenticité.

2. Il est à remarquer que les principales figures mythiques d’Ethiopiques forment des " couples " : la Reine de Saba et la Princesse de Belborg d’un côté, Chaka et le Kaya-Magan de l’autre. La Reine de Saba et la Princesse de Belborg constituent deux figures féminines parfaitement symétriques : l’une est blanche, l’autre noire, l’une vient du Nord, l’autre du Sud, comme si l’une était le négatif de l’autre ; l’une est reine, l’autre est Princesse. Ces symétries apparemment antithétiques renforcent leur complémentarité et la convergence de leurs significations : pour l’essentiel en effet l’une et l’autre jettent un pont entre le Nord et le Sud, entre la culture occidentale et la culture africaine ; la Reine de Saba, par sa rencontre avec Salomon, la Princesse par le rôle médiateur que lui attribue le poète (voir plus haut).

S’ils ne sont pas à proprement symétriques, Chaka et le Kaya-Magan constituent également des figures opposées. A la sagesse idéale du Kaya-Magan correspond la " folie " de Chaka, à la puissance sereine du premier, le destin tragique du second. Ces antagonismes n’empêchent cependant pas les deux personnages d’être complémentaires : si le Kaya-Magan incarne l’idéal politique qu’il s’agira(it) d’atteindre, Chaka révèle les tentations perverses et les illusions du pouvoir.

3. La référence aux mythes permet à Senghor dans un certain nombre de cas de conférer de la grandeur à son rôle d’homme politique, de poète et d’amant. C’est la fonction que jouent les mythes de Chaka, du Kaya-Magan, mais aussi, d’une autre manière, la Princesse de Belborg ou la référence aux lamantins.

D’autre part, certains de ces mythes permettent de relier les poèmes d’Ethiopiques à des cultures et à des traditions dont Senghor veut se réclamer même, surtout, si elles ne font pas partie de sa culture originelle ; ainsi en est-il des mythes bibliques de la Création et de la Reine de Saba. Dans le cas de l’ " Ethiopienne ", il est clair que le mythe contribue à visualiser et à exalter la rencontre des cultures, le fameux métissage culturel que Senghor revendique et dont il fait l’une des bases de cette humanité réconciliée et fraternelle à laquelle il aspire. L’intérêt du mythe ici, tout en donnant une valeur allégorique à la notion de métissage, c’est de " faire de la poésie senghorienne une poésie incarnée et non conceptuelle".

Indiquons brièvement, en guise de conclusion, que si les mythes constituent une caractéristique capitale de l’œuvre de Senghor, le plus déterminant c’est ce qu’on pourrait appeler le phénomène de mythification, la capacité du poète sénégalais à forger ses propres mythes ; c’est en cela que L. Senghor s’affirme comme un véritable créateur.

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