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L. S. SENGHOR

ETHIOPIQUES

Le thème de la " Bonne Nouvelle "

 

Parmi les thèmes privilégiés d’Ethiopiques, celui de la " Bonne Nouvelle " occupe une place manifestement importante, en particulier dans trois poèmes qui se suivent de la première partie du recueil : " L’Absente ", " A New-York " et " Chaka ". Essayons d’en cerner les composantes et les implications.

1. Rappelons tout d’abord l’origine religieuse et biblique de l’expression. Celle-ci traduit en effet le mot grec " evangelion " qui a donné en Français le mot " évangile ". La Bonne nouvelle, c’est l’annonce de la venue du Christ, du Messie, de celui qui, en rachetant les fautes de l’Humanité, va marquer le début d’une ère nouvelle. Dans l’Ancien Testament, le prophète Isaïe reçoit la mission de " porter la bonne nouvelle aux pauvres " et, dans le nouveau Testament, Jésus se présente comme le messager de la Bonne nouvelle : " Il parcourt toute la Galilée, enseignant dans les synagogues, proclamant la Bonne nouvelle du Royaume et guérissant toute maladie et toute langueur parmi le peuple " (Matthieu, IV, 23).

Dans " L’Absente ", la Bonne Nouvelle est mise en relation, deux fois, avec une autre référence biblique, celle de la Reine de Saba, qui incarne de manière mythique les origines les plus reculées du peuple africain (cf. versets 24 et 25). Dans le verset 48, l’expression est renforcée par l’emploi du superlatif (" Je sais qu’elle viendra la Très Bonne Nouvelle ") et la reine de Saba est, un peu plus loin, identifiée à " l’Ethiopienne.....parée du pentagramme " qui évoque la visite qu’elle aurait rendue au Roi Salomon.

Retenons donc, pour le moment, que la Bonne Nouvelle est mise en relation avec deux autres idées :

- l’exaltation d’une Afrique ancestrale et mythique dont on espère le retour ;

- le rappel d’une rencontre entre la culture africaine, incarnée par " l’Ethiopienne ", et la culture judéo-chrétienne.

2. D’autre part, on peut constater que l’évocation de la Bonne Nouvelle est systématiquement mise en relation avec d’autres thèmes, d’autres motifs, relativement conventionnels, qui concernent la naissance du jour, l’aurore, le printemps, c’est-à-dire, symboliquement, la venue ou la re-naissance d’un monde nouveau.

On peut ainsi, dans " Chaka ", se reporter aux versets 164 : " Et à l’aube naîtra la Bonne Nouvelle ", 188 et 189 : " Que du tam-tam surgisse le soleil du monde nouveau.

Aube blanche aurore nouvelle qui ouvres les yeux de mon peuple. "

et 191 : " Rosée ô rosée qui réveilles les racines soudaines de mon peuple ".

Ce dernier verset est particulièrement suggestif puisqu’il sollicite le renouveau (métaphore de "  la rosée qui réveille ") de ce qui était enfoui dans le passé (" les racines soudaines de mon peuple ").

Dans " L’Absente ", il faudrait citer le verset 27 : " Jeunes filles aux seins debout, chantez la sève annoncez le Printemps ", et l’ensemble des versets 35 à 40 ; dans ce passage, les motifs de la sève, du surgissement (" la surrection de la sève "), l’exaltation du vert (versets 36, 39, 47) célèbrent bien la naissance d’un monde neuf annoncé par la Bonne Nouvelle.

Dans " A New-York ", la " brise verte de blés qui sourd des pavés labourés par les pieds nus des danseurs Dans " revêt une valeur identique, ainsi que " l’arc-en-ciel d’Avril " qui éclot à la fin du poème.

3. Remarquons que les deux poèmes qui évoquent explicitement la " Bonne Nouvelle ", " L’Absente " et " Chaka ", encadrent le poème " A New-York " qui n’en fait pas mention ; or, pour le poète, c’est la ville de New-York qui incarne le mieux, semble-t-il, ce monde nouveau qu’il espère de tous ses voeux, ce monde qui permettra à l’Occident d’être revitalisé en acceptant l’apport ancestral et culturel de l’Afrique (cf. verset 34).

L’image de l’arc-en-ciel visualise cette union, ce pont projeté entre les cultures et les civilisations qui permettra de restituer l’Unité des choses et des êtres, dans une réconciliation totale :

" Voici revenir les temps très anciens, l’unité retrouvée la réconciliation du Lion du Taureau et de l’Arbre

L’idée liée à l’acte l’oreille au cœur le signe au sens. "

La ville de New-York elle-même devient le signe annonciateur de la venue de ce monde nouveau.

 

Résumons :

1. La " Bonne Nouvelle " ouvre une double perspective d’espoir :

- celui de la re-naissance d’une Afrique ancestrale qui affirmerait son identité en retrouvant les valeurs du passé (ce qui renvoie aussi au " Kaya-Magan ", au " mouvement du tam-tam, force de l’Afrique future ") ;

- au-delà du renouveau africain, l’espoir plus lointain, plus utopique aussi, d’une réconciliation entre les peuples et les cultures, comme l’évoque le coryphée à la fin de " Chaka " : " Là-bas le soleil au zénith sur tous les peuples de la terre ".

2. La dimension évangélique de la Bonne Nouvelle propagée par Ethiopiques donne au message politique de Senghor une valeur religieuse, messianique qui transcende l’Histoire et qui permet de réconcilier le politique et l’humain.

En d’autres termes , la présence même de cette thématique prouve que L.Senghor est un penseur humaniste plus qu’un penseur politique.

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