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L. S. SENGHOR

ETHIOPIQUES

Le rôle du temps dans Ethiopiques

 

Remarque préliminaire : toute réflexion sur le temps nécessite de s’interroger sur l’Histoire, sur la manière dont, en l’occurrence, une œuvre littéraire s’inscrit dans l’Histoire, se positionne, comme on dit volontiers aujourd’hui, par rapport à elle. En conséquence, s’interroger sur le temps c’est, toujours, se demander comment tel écrivain pense le présent, le passé et le futur.

Parce que L. Senghor est à la fois un homme politique et un poète qui a choisi de mettre son œuvre au service de ses convictions, il n’est pas exagéré d’affirmer que le temps est au cœur du recueil d’Ethiopiques. Ce temps est d’abord celui de l’Histoire, dans laquelle s’inscrivent les combats de l’auteur en faveur de la Négritude, de l’émancipation africaine, de l’accès à l’indépendance des pays colonisés (n’oublions pas qu’Ethiopiques est antérieur à la décolonisation). Il apparaît très vite que L. Senghor n’offre pas une représentation linéaire ou chronologique du temps, même si le recueil s’ouvre, avec " L’Homme et la Bête ", sur une scène fondatrice qui remonte aux origines. L. Senghor a en réalité une vision dialectique du temps, dans la mesure où il cherche à dépasser l’opposition entre deux tensions essentielles, l’une tournée vers le passé, l’autre vers le futur ; entre les deux, l’attente.

1. Il y a cependant, d’abord, le temps de l’Histoire.

Ce temps, c’est celui de la Découverte évoqué dans les Epîtres à la Princesse et qui marque le début de l’asservissement des peuples d’Amérique, puis d’Afrique, le début de la honte et de l’anéantissement physique et moral : " Les hommes nus furent réduits en esclavage, et les parents vendirent leurs enfants pour une pièce de guinée " (p.142).

C’est le temps qui a vu " tous les pays aux quatre coins de l’horizon soumis à la règle, à l’équerre et au compas / Les forêts fauchées les collines anéanties, vallons et fleuves dans les fers ".

Le peuple noir se souvient de toutes les humiliations qui lui ont été infligées pour satisfaire l’appétit des blancs : " Nous avons tout donné, dit Chaka, des ivoires de miel et des peaux (p.125). En retour, l’exploitation " dans les chantiers, les ports les mines les manufactures / Et le soir ségrégés dans les kraals de la misère " (p.124).

Ce temps-là suffit à justifier, si besoin était, toutes les révoltes et toutes les entreprises de libération : " Pouvais-je rester sourd à tant de souffrances bafouées ? " demande Chaka dont la voix s’identifie à celle de Senghor.

Mais la libération est encore incertaine, sans cesse reculée dans le futur ; aussi le temps est-il dominé par l’attente.

2. Le temps de l’attente.

Tout le recueil d’Ethiopiques est sous-tendu par la certitude de la venue d’un monde meilleur, par la tension vers un futur qui verra la renaissance de l’Afrique.

Cette attente s’incarne principalement dans la double thématique de la Bonne Nouvelle et de l’Absente. La première confère à l’attente, et à son objet, une dimension religieuse, messianique, qui va bien au-delà de l’espoir strictement politique. Cette attente est d’autant plus sereine qu’elle ne connaît aucun doute : " Je sais qu’elle viendra la Très Bonne Nouvelle " (p.113).

" L’Absente " est identifiée à l’Ethiopienne, " parée du pentagramme " dans laquelle on reconnaît la figure mythique de la Reine de Saba. Sans préjuger de la signification de cette Absente, à la fois femme et idéal, ce qui importe ici c’est le rôle joué par la symbolique des saisons qui constitue la métaphore des moments successifs de l’attente. A  la nuit de l’hiver, " lorsque dehors mûrit le gel " (p.111), succède le " surgissement de la sève / Qui gonfle les bourgeons à l’aine des jeunes hommes ", avant que n’arrive " la Très Bonne Nouvelle/Au solstice de juin ". Les thèmes mêlés de la danse, des moissons et des chants indiquent clairement que l’attente ne sera pas déçue. Ajoutons que les multiples métaphores qui évoquent le début du jour (l’aube, l’aurore, le soleil levant) renforcent l’expression de cet espoir qui, encore une fois, s’inscrit dans l’écoulement du temps.

L’avenir s’incarne aussi dans l’espoir que fait naître la Princesse de Belborg, venue du Nord, et qui va jouer entre l’Europe et l’Afrique, un rôle de médiatrice : " Tu m’ouvres le visage de mes frères mes hommes-blancs " lui dit le poète qui, quelques versets plus tôt, avait rendu " grâce à la Princesse qui annonça la résurrection de Dyilôr " (p.138/139).

Or Dyilôr est l’un des lieux attachés à l’enfance de l’auteur, encore évoqué dans les derniers versets du recueil, en même temps que Joal (p.153), l’un et l’autre inscrits dans cet autre temps qui est celui de la mémoire.

3. Le temps de la mémoire.

La tension vers le futur n’exclut en rien le regard tourné vers le passé, bien au contraire ! C’est dans le retour au passé, aux " prétemps du monde " (derniers mots du recueil, p.154) que le présent trouve les raisons d’espérer et les forces nécessaires pour rendre l’avenir meilleur.

La mémoire, ici, se situe elle-même à plusieurs niveaux. C’est celle du " Royaume d’Enfance " dont il s’agit de retrouver l’authenticité et qui est évoquée, de manière tout à fait signifiante, au début du recueil (dans " Teddungal ",page 109) et dans les derniers versets.

Mais c’est aussi le souvenir des grands mythes africains que L.Senghor s’approprie ou se crée : mythe de la Reine de Saba, mythes plus politiques de Chaka et du Kaya-Magan. C’est en plongeant dans un passé plus ou moins lointain que Senghor se donne des modèles susceptibles de conférer un sens à l’attente ; à cet égard, si on peut voir dans la Reine de Saba l’incarnation mythique et allégorique de l’Afrique qui doit renaître de ses cendres, le Kaya-Magan apparaît bien comme l’expression d’un idéal politique et éthique fait de justice et d’amour (cf. " Mon empire est celui d’Amour ", p.105). Chaka, plus complexe, plus tragique, est à la fois l’incarnation du sursaut indispensable à la renaissance de l’Afrique, et celle des contradictions de l’auteur partagé entre les exigences du pouvoir et de l’amour.

Mais ceci est une autre histoire...(voir la question suivante).

La représentation du temps chez Senghor revêt donc bien un caractère dialectique qui tend peut-être, finalement, à une sorte d’abolition du temps, où passé, présent et futur se fondraient dans une "profonde unité" qui serait le gage de la réconciliation universelle. Loin de s’opposer au passé, le futur doit y plonger ses racines, pour y trouver comme dans " le mouvement du tam-tam la force de l’Afrique future " (p.105).

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